TRANSMANCHE 7 et 8 juin 2008Récit d’une jeune pilote Odile MarquestoA lire aussi dans la revue Vol Moteur septembre 2008
De retour à Amiens après notre week-end à Etretat, j’apprends qu’il était prévu, dans un mois : "la Transmanche"… Un seul mot, mais quel mot ??? Plein de magie, de rêve, de fantasme… mais également de crainte, d‘appréhension, de peur panique, et aussi de courage, de maîtrise et d’exploit… C’est évident, ce n’est pas encore pour moi. Pendant plusieurs jours, cette idée m’obsédait, j’avais terriblement envie de relever le défi, mais je ne m’en sentais pas capable. Et puis -détail d’importance- je n’avais pas de machine !! Entre temps, Claude m’a envoyé le récit de son aventure de l’année dernière. A la lecture, j’étais terrassée sur ma chaise, j’avais mon taux d’adrénaline qui montait en flèche et je me liquéfiais à vue d’œil… mais je n’arrivais pas à me dire "Non"… Et puis la tentation était trop forte, le courage ou la folie ont commencé à pointer leur nez, et 3 jours après, j’avais pris ma décision, claire et nette : "Je voulais tenter cette aventure", et j’irai jusqu’au bout. Lors de ma visite suivante à Amiens, j’en parle avec notre grand Instructeur Chef et ces deux illustres Adjoints. A partir de ce moment, pourquoi, je ne sais pas, mais je savais qu’une solution serait trouvée. Je n’avais pas l’ombre d’un doute, j’avais confiance… Et puis, quelques jours avant, la réponse tombe : il y a une place, mais qu’une seule, ce qui veut dire que Jean François ne peut pas venir, déception, mais je pars.Je partirai donc avec Rémi, qui vient d’avoir son emport passager et qui très gentiment accepte de partager avec moi cette aventure, sa femme n’étant pas encore très décidée pour ce grand saut ! Déjà, Merci Rémi et Merci Brigitte !Rendez-vous le 7 juin à 7h 45 à la base à Glisy. Compte tenu de la méto -peu favorable pour l’instant- les gens arrivent au compte goutte. Un premier café, un deuxième… mais le plafond reste bas et ne veut pas se lever. Du coup, j’ai même le temps d’aller m’acheter des chaussures bien chaudes pour aller affronter les grands froids des cieux ! (Merci à Claude qui me l’a conseillé et à Laurent qui m’a emmenée, sinon j’écrirais ce récit sans pieds !!). Nous attendons… Les Chefs et les Grands téléphonent partout : Verchocq, Berck, Le Touquet, Lille… pour essayer d’avoir des infos sur ce foutu plafond bas qui a décidé de faire une grande grasse mat ! Trois heures après, Eric Lefèvre -notre grand Chef instructeur et organisateur- propose d’attendre encore 1 heure pour se décider !! Quand même, je trouve que c’est un réel progrès ! Bref, vers 11 heures : briefing "Les plans sont changés : nous tentons de partir sur Berck, et là-bas, nous déciderons, car pour l’instant : encore trop d’incertitudes pour la suite", la météo n’est pas vraiment de notre coté. Ce n’est pas grave, on va à Berck.Ça y est le départ est donc enfin programmé et imminent ! Tous les pilotes s’équipent, et voilà les 8 ULM prêts à décoller. Belle émotion, c’est le premier instant magique de cette Grande Aventure.Avec Remi, l’alliance démarre. Nous contournons Amiens par le Sud -petit passage au dessus de la maison de Rémi- et nous enfilons la vallée de la Somme jusqu’à la Baie, ou nous bifurquons vers le Nord pour contourner le parc du Marquenterre et remonter sur Berck. C’est toujours aussi beau, tout en étant toujours différent… Le terrain est en vue, c’est bon. Atterrissage réussi après une remise de gaz lors du premier passage ou j’arrivais en vrac total. Arrivée sur le tarmac, moment fort, ou les autres viennent te féliciter et t’encourager : c’est prenant et tellement confortant pour la suite.Pique-nique, premier café, deuxième café. L’attente reprend, les coups de téléphone à droite, à gauche… Seule certitude, nous ne pourrons pas passer la Manche à 4500 pieds, comme il se devrait pour avoir le cône de sécurité...L’ambiance est un peu lourde et très particulière… Proposition d’Eric Lefèvre : nous partons en longeant les côtes et, au pire nous déciderons par radio en arrivant sur le Cap Gris Nez… Qui vient, qui ne vient pas ?? Choix difficile... Rémi vient me voir et me dit qu’il préfère repartir , mais me laisse sa machine pour que je puisse continuer… Grand moment… Je suis déconcertée par ce que j’entends ; je ne veux pas laisser Rémi repartir seul. On a commencé cette aventure ensemble, on la finit ensemble. Et puis, extrêmement touchée par autant de générosité et de confiance de sa part. Après discussions et réflexions avec Eric et Laurent, nous partons ensemble et conclurons juste avant de traverser. Deuxième alignement des ULM, c’est encore super de nous voir tous séparés dans nos machines mais tellement unis entre nous. A cet instant j’ai eu la certitude qu’on irait tous les deux jusqu ‘au bout et que le prochain atterrissage serait en Angleterre à Lashenden.Pas de problème, décollage, survol de la côte d’Opale, autorisation spéciale de survoler le Touquet à 1000 pieds, Boulogne et enfin Cap Gris Nez…La Manche est là, le plafond est toujours bas et on va de l’autre coté ?... On tourne et hop : cap 325°, mais on ne vole qu’entre 1300 et 1500 pieds… ce qui veut dire qu’en cas de problème ??? Non, il faut d’abord se dire qu’il n’y aura pas de problème et que l’on a confiance. Avec Rémi, nous discutons, c’est sympa, il est toujours génial, il me soutient, me conseille. La mer nous parait vraiment proche, les bateaux sont juste en dessous : les gros, les petits… On nous a bien conseillé de choisir un petit bateau en cas d’amerrissage pour éviter d’être pris dans l’hélice ! Je m’en souviens !!! Etrange impression, on est à la fois géant des terres et insecte microscopique, on se croit seul dans ce désert et pourtant on entend les uns et les autres parler à la radio et surtout on a nos deux anges gardiens devant nous : Alexandre et Laurent ! Une demie heure après, on imagine les côtes anglaises se dessiner, les falaises de calcaire de Douvres apparaîtrent, puis le port et la ville. C’est seulement au dessus de la terre ferme qu’on pense à se réjouir, mais on reste toujours extrêmement concentré et vigilant, on n’est pas arrivé… Par contre, on commence à avoir des crampes un peu partout, on est complètement engoncé dans notre équipement classique plus le gilet de sauvetage par-dessus !! Ceci dit, nous sommes bien content de l’avoir, car il nous protège encore plus du froid. Nous pensions que notre point de chute était plus près, mais nous avons encore environ 30 minutes à voler. On entend les premiers qui se présentent à la tour, on sent le but approcher… Et, enfin on voit le terrain, Rémi fait la radio, c’est parfait. Eh oui, on pose sur le sol anglais à Lashenden /Headcorn. On l’a fait, tous les deux et tous ensemble, c’est EXTRAORDINAIRE (le comble : en l’écrivant j’en ai les larmes aux yeux !!) Maintenant, on peut faire éclater sa joie… Encore une fois, les autres sont là pour nous accueillir, c’est fort et tellement intense. D’Amiens, nous aurons mis en tout 3h45.A notre arrivée, nous avons la chance d’avoir un spectacle de voltige fabuleux, comme je n’ai jamais vu.Ensuite : il faut fêter cela, et nous allons tous ensemble au Pub prendre une pinte de bière, qu’elle est bonne, et chargée d’émotions. Ensuite, le coté matériel reprend le dessus : amarrage des ULM, installations des tentes… Et enfin : moment quand même bien attendu : l’apéro et le repas !! Puis, re-passage au Pub et direction dodo -bien mérité je pense-Dimanche matin, on sort le nez de la tente. Quel spectacle : des avions partout, partout… et tous nos ULM qui ressemblent à des poules aux ailes déployées pour protéger la tente de chacun ! Le ciel est un peu couvert mais j’espère que ça va vite se dégager… Petit-déjeuner parfait : café et même croissants venus de France ! Nos intendants ont été remarquables : tout était impeccablement prévu ! Le départ est espéré vers 9h, à nouveau coups de téléphone partout pour avoir des infos… Sur place les nuages se dissipent peu à peu, mais cela reste assez bouché et plafond très bas sur la Manche. Nous profitons de cette attente pour aller faire un tour sur une braderie juste à coté de l’aérodrome, (j’y est même trouvé du thé pour Camille !), et également visiter le musé qui est absolument génial sur l’aviation pendant la guerre, avec notamment, d’impressionnantes pièces d’avion épaves.Eric Lefèvre donne feu vert au camion intendance pour repartir. Et nous patientons encore et encore, la nuit ayant été courte, nous en profitons pour repiquer un petit somme sur l’herbe. Mais les nuages ont encore décidé de ne pas bouger du tout sur la mer, et pourtant ici, nous avons un super soleil ! Le temps passe, les estomacs comment à se manifester, on va grignoter un petit sandwich…Et enfin, vers 14h, appel pour le briefing ! Préparez vos machines, départ à 14h45. Nous essaierons de passer au dessus des nuages et après on verra….Troisième alignement sur le taxiway, instant toujours aussi magique ! Et on repart !! Un petit peu secoués sur les terres, mais on s’y fait ! Toujours en formation serrée : les 3 rapides devant, derrière : Alexandre et Laurent qui nous servent de guides et nous autres : "Rémi et moi", "Michel et Laurent"et "Pascal". La visibilité n’est vraiment pas géniale, on ne voit rien, n’ayant pas de GPS, on ne quitte pas des yeux les premiers. D’un seul coup, j’entends à la radio "Odile de Laurent, il faut monter au dessus des nuages…" AH !! Horreur… Concentration maximale, je donne un max de moteur et je pousse à fond sur le trapèze, il faut grimper… quelle impression de foncer vers cette énorme masse nuageuse et de passer juste par un petit trou, c’est géant, mais il faut avoir le cœur bien accroché !!! Je n’oublie pas les encouragements entendus à la radio, c’était sympa. Ça y est, on est passé ! On est à 3500 pieds. Et la haut, un autre monde nous attend : c’est féerique, du jamais vu !!! On navigue ainsi pendant une dizaine de minutes, puis nouvelle radio "Odile de Laurent : on redescend" ! Il faut repasser en dessous de la couche de nuages, car après : plus de passage possible, mais jusqu’où doit-on redescendre ??? Impossible d’y aller en direct, obligé de faire des 360°….On dégringole : 3000 pieds, 2500, 2000, 1000, 500, 300,200 et même 180 pieds…Ah ? faut il vraiment aller toucher l’eau ?? Rémi me dit "As-tu vu le bateau à gauche ?", c’était pour être sur que je n’aille pas le percuter ! Tellement on était bas, on était presque arrosés par les embruns de la mer… Alors là, on est obligé de faire une totale confiance dans la vie ! Il faut continuer, on le fait, et c’est génial ! Ce rase motte -ou plutôt rase vague- aura duré la moitié de la traversée ! Et notre Cap Gris nez est en vue !!! Il se rapproche et nous le survolons. On tourne : Cap 180°, nous longeons à nouveau la côte, en surfant entre terre et mer, quel enchantement !Boulogne, Le Touquet -encore à même pas 900 pieds, au lieu de plus de 1500 !- et ce terrain de Berck nous tend les bras. Vent arrière : nickel. Mais au moment de tourner pour passer en base, très difficile de tourner, puis pour virer en finale : rien. Je n’y arrivais pas, et, il fallait y arriver… Tant bien que mal je prends une trajectoire un peu tordue pour cette finale et, avec vraiment beaucoup de moteur et de détermination, en passant assez près (!!) des plots de séparation de la piste et du taxiway, on pose l’appareil. Encore une grande joie, encore et toujours des réconforts, c’est toujours aussi géant !Petite escale avant de finir notre périple. Et dernier décollage pour l’objectif final : Amiens. Rémi se débrouille comme un chef ! Nous survolons la forêt de Crécy, contournons Amiens par le Nord, verticale terrain -cette fois à 1300 pieds !- dernier 360°, vent arrière, étape de de base et dernier atterrissage : le plus beau de tous !La joie rayonne sur tous les visages, les raisons sont certainement différentes, mais le résultat est là. J’ai l’impression que nous venons, ensemble, tous, de vivre un moment exceptionnel. C’est pour cela que j’ai pris un peu de temps pour l’écrire. Et, qui sait, dans quelques années, quand j’aurai complètement perdu la mémoire, je serai super contente de le raconter à mes petits enfants ??? Et alors j’aurai pour chacun de vous une très grande pensée !!Aujourd’hui, je veux tout simplement, remercier chacun de vous, et vous tous ensemble d’avoir pu permettre une telle Aventure. De ces deux jours, l’essentiel était invisible pour les yeux…..
Odile
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